« L’intelligence est ce à quoi une culture accorde de l’importance. » (Howard Gardner)      

Comment définir un « haut potentiel » ou un « talent » en entreprise, à l’heure de l’intelligence artificielle? Même si la réponse dépend évidemment du secteur d’activité et des besoins spécifiques de l’entreprise considérée, les critères de demain ne seront globalement pas ceux d’hier.

Et si la performance d’une entreprise, au delà de la diversité de genre et de culture parmi ses employés et ses dirigeants, passait aussi désormais par la diversité de leurs formes d’intelligence?

(*) Au sens où nous l’entendons, un zèbre est un adulte à haut potentiel intellectuel, doué d’une forte sensibilité et avec des préférences comportementales de type « cerveau droit » (telles que créativité et pensée en arborescence).

De l’éducation…

L’école en 2018 est encore très largement l’héritière de celle du 20e siècle, fondée sur la mémorisation, le calcul et la compétition.

Mémoire et intelligence logico-mathématique étaient en effet les compétences clés requises à l’ère industrielle taylorienne, où l’on cherchait des employés interchangeables pour occuper un poste de travail donné, et y mettre en oeuvre des processus de manière disciplinée et prévisible. 

Mais comme l’explique François Taddéi (1), les machines mémorisent et calculent aujourd’hui mieux que nous, et le « capitalisme cognitif » est en train d’opérer une formidable redistribution des cartes.

Il est donc urgent de valoriser et de développer d’autres formes d’intelligence, et ce dans les domaines où, pour reprendre les termes de Laurent Alexandre (2), l’intelligence artificielle sera « durablement nulle ». D’une part pour sauvegarder l’emploi à l’avenir, mais aussi dans une logique de complémentarité et de compétitivité.

Parmi ces formes d’intelligence protégées dans un avenir prévisible, on identifie couramment (cf. notamment le récent ouvrage de Jérémy Lamri (3)) :

  • l’intelligence relationnelle, la capacité à communiquer efficacement, l’empathie;
  • l’imagination, la créativité, la pensée arborescente (ou divergente) et l’aisance dans la complexité et la transversalité multi-disciplinaire;
  • la capacité à travailler en groupe, à coopérer et développer l’intelligence collective;
  • l’esprit critique. 

Nous aimerions ajouter à cette liste les compétences artistiques (design, musique…).

Enfin, une bonne connaissance de soi semble être un pré-requis (ou un amplificateur) de l’intelligence relationnelle, comme de la capacité à travailler en groupe.

… au monde du travail : Entreprises, osez les multi-potentiels et les zèbres* !  

Si on transpose au monde du travail, il va s’agir là aussi de promouvoir rapidement d’autres formes d’intelligence que l’intelligence logico-mathématique, et de procéder à une transformation de notre représentation de l’intelligence. 

Deux modèles peuvent ici nous être utiles pour synthétiser les évolutions à opérer :

  • La théorie des intelligences multiples de Howard Gardner (4):

Face aux théories, ou plutôt aux idéologies mono-dimensionnelles de l’intelligence telles que le QI ou le facteur g, le psychologue américain Howard Gardner affirme quant à lui l’existence de neuf (voire dix) formes différentes d’intelligence.

Parmi celles-ci, on retrouve les intelligences logico-mathématique et linguistique qui sont les deux formes traditionnellement valorisées scolairement et mesurées par les tests de QI, mais aussi : 

  • des formes d’intelligences liées à nos sens : musicale, kinésthésique, visuelle-spatiale; 
  • les intelligences interpersonnelle (relationnelle), intrapersonnelle (l’intraduisible « self-awareness »), existentielle (philosophique et spirituelle), naturaliste. 

Selon lui, chacun de nous possède toutes ces formes d’intelligence, mais avec un profil (ou des prédispositions) particulier à chacun. 

Selon C Bourgois-Costantini (5), plus nous développons de formes d’intelligence parmi ces neuf ou dix dimensions, plus nos probabilités de succès sont élevées, quel que soit notre domaine d’activité. Si à cette diversité de formes d’intelligence est associée une diversité de centres d’intérêt, on parle souvent de personnes multi-potentielles (6).

Il semblerait donc bien que l’avenir appartienne à de telles personnes, qui combineront les deux formes d’intelligence déjà valorisées au 20ème siècle avec quelques unes des sept autres.

Steve Jobs (oui, j’en conviens, ce n’est guère original) fut un bon exemple de multi-potentiel, ce qu’il illustra dans sa fameuse conférence à Stanford (7), expliquant comment il avait construit son succès en faisant des liens entre ses divers centres d’intérêts, y compris ceux dont l’utilisation professionnelle était a priori très improbable, comme la calligraphie. 

En entreprise, les coachs et autres formations au leadership ont commencé il y a quelques années déjà à aider au développement des intelligences inter- et intra-personnelles des dirigeants et cadres.

Au delà, il va s’agir de tendre à nouveau, dans la mesure du possible car les connaissances humaines ont explosé depuis lors, vers un esprit universel tel qu’il existait à la Renaissance. Cela passera en particulier par une revalorisation de ce que l’on appelait jadis les « humanités » : philosophie, histoire, psychologie, anthropologie… ainsi que des activités manuelles. 

– Les préférences de Herrmann :

Isaac Newton sur le point de découvrir la loi de la gravitation universelle (copyright Marcel Gotlib)

Même si les neurosciences contemporaines ont démontré que la localisation des différentes fonctions du cerveau était plus complexe que ce que l’on imaginait il y a trente ans, l’opposition hémisphère droit / hémisphère gauche garde toute son utilité d’un point de vue métaphorique, pour regrouper certaines préférences comportementales.

Par définition, nous associerons ici :

  • Au « cerveau gauche » la pensée structurée et ordonnée, analytique et rationnelle, la rigueur, la régularité … et aussi le respect des processus (voire l’obéissance) et des normes (conformisme).
  • Au « cerveau droit » l’intuition, la capacité d’adaptation, la pensée par association d’idées et par images, la vision d’ensemble, le sens de la synthèse… et aussi l’imprévisibilité et l’affectivité.

L’entreprise, comme l’école, a valorisé jusqu’à aujourd’hui quasi exclusivement les modes de fonctionnement et comportements « cerveau gauche ». Il ne s’agit pas de les dénigrer : l’esprit critique est plus indispensable que jamais à l’heure de l’IA!

Néanmoins, la complexité et l’instabilité de notre monde nécessitent désormais une agilité mentale et une créativité que facilitent des modes de fonctionnement de type « cerveau droit » tels que l’intuition, la pensée divergente (par association d’idées) et les comportements associés à l’intelligence émotionnelle.

L’oiseau rare capable de combiner intensément « cerveau gauche » et « cerveau droit » est typiquement ce que la psychologue Jeanne Siaud-Facchin (8) appelle un « zèbre » (ce qui évite d’utiliser des mots introduisant un comparatif, comme « surdoué », car les zèbres ont aussi leur lot de difficultés).

Au sens où nous l’entendons, un zèbre est un adulte à haut potentiel intellectuel, doué d’une forte sensibilité et dont la pensée fonctionne « en arborescence » (on parle aussi de pensée divergente), c’est-à dire par association d’idées. 

Au delà de ces deux modèles, notre intention est de montrer que le succès d’une entreprise et la performance de son équipe de direction dépendent de la bonne intégration d’individus possédant des formes d’intelligences différentes. S’il est devenu commun de dire (pour ce qui est de la pratique, c’est autre chose!) que la diversité de genre et de culture sont des facteurs clés de succès, il est aussi temps de vérifier que votre entreprise ne souffre pas d’un « clonage » de « cerveaux gauches » ayant laissées atrophiées leurs intelligences autres que logico-mathématique. 

Vivent les zèbres, les multi-potentiels et autres atypiques!

(1) François Taddéi, Apprendre au 21e siècle, Calmann-Lévy, 2018.

(2) Laurent Alexandre, La guerre des intelligences, JC Lattès, 2017.

(3) Jérémy Lamri, Les compétences au 21e siècle, Dunod, 2018.

(4)  Howard Gardner – Multiple Intelligences, 2016.

(5) Christophe Bourgois-Costantini, Vous êtes 10 fois plus intelligents que vous ne l’imaginez, First Editions, 2018.

(6) Multipotentiels : Emilie Wapnick, TED 

(7) Steve Jobs – Stanford speech 2005 

(8) Jeanne Siaud-Facchin, Trop intelligent pour être heureux?, Odile Jacob, 2008.

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