Vaut-il mieux s’affirmer dans toute sa différence, ou se fondre dans la masse, et jouer le caméléon ? Pour beaucoup de zèbres, cette question relève de l’énigme…

(*) Au sens où nous l’entendons, un zèbre est un adulte à haut potentiel intellectuel, doué d’une forte sensibilité et avec des préférences comportementales de type « cerveau droit » (telles que créativité et pensée en arborescence).

Un de mes clients arrive à sa séance, visiblement perplexe, égaré.

“Lors de mon évaluation, mon manager m’a dit … d’arrêter de rayonner.” Un peu déconcertée, je laisse un temps. 

Il reprend : “oui, il a dit ‘arrête de rayonner’. Je vous promets.”

Consternée, je questionne Antoine sur les circonstances de ce retour. Dans la suite de son évaluation annuelle, le manager d’Antoine lui a indiqué qu’il était “trop proactif”, “trop émotif”, qu’il “allait trop loin dans l’analyse des sujets”, et qu’il était “trop impliqué”. 

Beaucoup de “trop”…

Finalement, me dis-je, ce n’est pas si surprenant. Antoine est un zèbre, et le “trop” est régulièrement au rendez-vous dans leur vie.

“Tu as trop de capacités”, “Vous allez vous ennuyer trop vite”, “Tu as trop de caractère”, “Tu es trop proche de tes équipes”, “tu es trop dans l’émotion”… voilà ce que la plupart de mes clients reçoivent dans leur feed-backs.

C’est paradoxal, me direz-vous, et ce, très à propos… car en général un manager cherche à avoir gens motivés, proactifs, pointus dans leur analyse et impliqués. 

Alors pourquoi faire une chose aussi confondante que de demander à quelqu’un d’arrêter de rayonner ?

Mais qu’est-ce qui fait donc tant de lumière ?

Antoine est généralement enthousiaste, il va vite, il bouillonne d’idées, généralement inventives et novatrices. Son hyperfonctionnement intellectuel – intuitif, non linéaire – est parfois difficile à suivre.

Son hypersensibilité en fait un récepteur formidable d’informations subconscientes, mais ajoute à la complexité de son fonctionnement. 

C’est ce que Margaret Lobenstine appelle “Renaissance soul”. Elle le nomme ainsi : “we love nothing better than to take on a new problem or situation and dig into it, until we master the challenge we’ve set for ourselves. And then, with fresh enthusiasm, we move onto another passion. We are lucky people who, if left to our own desires, are never bored for long” (1)

Cette façon d’être au monde fait en effet beaucoup de lumière…

Selon les environnements dans lesquels les zèbres évoluent, cette lumière est plus ou moins bien acceptée par les autres. D’où ces injonctions, qui sont tout simplement des façons de dire : “ne sois pas ce que tu es”.

Et maintenant ? je m’éteins ou pas ?

En entreprise, je vois souvent des clients qui, étonnés de se voir fonctionner de cette façon, me demandent si c’est “normal”. 

Eh bien, pour un zèbre, oui, c’est “normal”. 

Pour les autres, il est parfois compliqué de côtoyer des zèbres, soit qu’ils fassent peur, soit qu’ils dérangent. 

Dans des entreprises très normées, le “Tall Poppy Syndrome”, le syndrome du coquelicot plus grand que les autres, est très fort : on coupe ce qui dépasse. C’est plus sûr, c’est plus sécurisé.

Alors la question d’Antoine, qui ressemble à celle de beaucoup de mes clients qui reçoivent ce type de réflexion, c’est … “mais qu’est ce que je fais de ça” ?

Le risque du caméléon : le profil bas

La volonté d’appartenir à un groupe, d’être accepté malgré ses différences de fonctionnement cognitif, affectif, amène parfois les zèbres à faire des efforts considérables pour se fondre dans la masse. La peur du rejet et de la solitude peut amener à faire profil bas. 

Jusqu’où aller dans la contrainte de soi-même, dans la restriction ?

Pour “ne pas aller trop vite”, “ne pas donner les réponses avant que les autres aient pu réfléchir”, certains risquent de lisser leur personnalité, de la rendre impalpable au point qu’ils ne se laissent plus remarquer.

Le caméléon peut s’étioler, voire être en sous-performance. Le risque, c’est de se débrancher.

De la même façon que l’enfant surdoué peut s’« éteindre », l’adulte aussi, peut se recroqueviller.

Chantal m’explique comment elle a tenté de se conformer, dans son entreprise : “J’étais reconnue comme un des talents créatifs de l’entreprise. Mais je prenais trop de lumière.

J’ai essayé de m’effacer, de me brider. Les gens disaient que j’étais comme un tsunami, parce que je suis trop intense. Je parle trop vite, je pense trop vite. En fait, les gens voulaient un bout de moi …mais pas l’autre bout.”

Ce qu’a essayé de faire Chantal, c’est d’ignorer une partie d’elle-même.

De débrancher la lampe, en quelque sorte. D’arrêter de rayonner.

Certains zèbres s’accommodent de cette situation, pendant un temps, d’autres pendant longtemps. Parfois, elle a duré si longtemps qu’on ne sait plus bien qui on est vraiment. Le faux self a pris toute la place. (2) 

La plupart de mes clients sont tentés par ce jeu de caméléon.

Ne pas fondre 

Un très joli dessin de Chloé, dans le blog Rayures et Ratures, est intitulée “Chef ! on a un problème, il y en a un qui ne fond pas !!” (3)

J’aime beaucoup la justesse de cette exclamation.

Se fondre dans la masse, pour certains zèbres, est impossible.

C’est ce qu’explique très bien Michael Piechowski dans Mellow out, they say… If only I could (4)

Il y a parfois une impossibilité pour le zèbre de se restreindre, au risque de se perdre. Certains auteurs recommandent d’essayer au maximum de se fondre dans la masse, de faire des efforts pour ralentir. Oui… et en même temps ce n’est pas toujours ni facile, ni possible.

Comme le dit très bien Carlos Tinoco, c‘est la capacité à se résigner qui est valorisée comme la preuve d’un rapport adulte au monde. (5)

Or, se résigner, c’est un peu s’éteindre.

Quelques clefs conceptuelles et pratiques pour répondre à ces injonctions : 

1 – Les projections des autres ne nous appartiennent pas.

Je cite à nouveau Carlos Tinoco (5), “le faux self est une posture qu’on offre au regard des autres en vue de désamorcer la violence du rejet. (…) C’est (…) le plus souvent l’adoption (….) du masque que les autres ont collé sur lui pour se protéger de la subversion qu’il incarne.”

En se détachant ( et je vous invite à le faire à votre rythme) de ces projections, on remet les choses à leur place.

 2 – Utiliser son bon sens, ses capacités statégiques pour comprendre et utiliser le système.

Comme le dit Béatrice Millêtre : 

“il vous incombe d’utiliser votre vision globale pour savoir ce que sont les règles du jeu de la vie de votre entreprise”

Un de mes clients utilise par exemple à merveille l’art de suggérer à son manager de bonnes idées. Il les laisse germer et prendre leur place. Quand arrive le moment de les appliquer, il se les réapproprie, et elles redeviennent siennes. 

Un autre de mes client a compris comment, dans sa situation, il pouvait aider son manager à mieux utiliser ses compétences : ils ont décrypté ensemble la façon dont il préférait fonctionner, quelles étaient ses zones de force, et là où il aurait besoin d’aide.

D’autres stratégies sont possibles, y compris celle de l’auto-entrepreunariat, pour laquelle beaucoup de zèbres optent, quand les conditions en entreprise ne sont pas favorables à ces aménagements.

3-  Le fil est ténu entre “je me laisse être qui je suis, pleinement, et je suis attentif aux autres” et “ je ne peux pas être qui je suis, car je dérange, et je suis donc dans la honte”

Jongler avec ces deux perspectives est une difficulté essentielle de l’être au monde des zèbres.

Comment se laisser rayonner ? Comment être soi-même dans une tranquille assurance ? 

La première étape est l’indispensable travail de connaissance de soi – je sais qui je suis, comment je fonctionne, quelles sont mes préférences, quelles sont mes zones d’ombre et mes failles, et je sais aussi là où je sais rayonner.

La seconde est l’attention aux autres. Ayant cerné comment je fonctionne, je suis plus à même de comprendre que les autres ont un fonctionnement différent. Dès lors, je suis plus à même d’y porter attention, et de moduler mes attitudes. 

Il ne s’agit pas de renoncer à être soi en s’adaptant aux autres.

Mais parfois, des aménagements sont nécessaires, pour mieux vivre avec les autres. 

Jean-Philippe me disait avec humour : “moi, j’ai renoncé à citer Bertold Brecht en conseil d’administration, par exemple.”

Enfin, l’expression de soi : nommer les choses, très simplement, et savoir exprimer une préférence, une gêne…

C’est le fruit d’un travail, parfois de longue haleine. 

Mais une fois ce travail accompli, il est possible d’être plus pleinement soi, dans toute ses différences, avec tranquillité.

  1. The Renaissance Soul: Life Design for People with Too Many Passions to Pick Just One Margaret Lobenstine, Harmony, 2006
  2. Pour une belle définition du faux self, je vous renvoie aux ouvrages de Monique de Kermadec
  3. https://www.rayuresetratures.fr/trouver-sa-voie-professionnelle/
  4. Mellow out, they say… if only I could, Michael Piechowski, Royal Fireworks Publishing; 2nd Revised & enlarged edition (2013) 
  5. Ls Surdoués et les autres. Penser l’écart. Carlos Tinoco, Sandrine Gianola, Philippe Blasco, JC Lattès, 2018

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