Vaut-il mieux se lancer dans une multitude de projets passionnants, au risque d’être submergé, ou restreindre ses choix au risque d’être privé d’oxygène ?

(*) Au sens où nous l’entendons, un zèbre est un adulte à haut potentiel intellectuel, doué d’une forte sensibilité et avec des préférences comportementales de type « cerveau droit » (telles que créativité et pensée en arborescence).

Le besoin d’abondance

“Je commence une école de pâtisserie cette année, me dit Olivier. “Et vous continuez la sculpture ?” Oui évidemment. Olivier continue la sculpture, et apprend la magie. En plus de son emploi…bien sûr… dans lequel il mène de nombreux projets de front.

Comme beaucoup de zèbres, Olivier jongle avec l’abondance. Il y a foisonnement dans sa vie.

Andréa de son côté est médecin. En parallèle, elle suit une formation en joaillerie et en gemmologie, elle étudie également la calligraphie, suit des cours d’art et poursuit son master en philosophie. 

Chez les zèbres, la multitude projets n’est pas un éparpillement. C’est la réponse à un enthousiasme.

“Ça turbine”, me disent parfois mes clients, “tout m’intéresse ! j’aimerais pouvoir lire tous les livres, connaitre tous les pays, tellement d’autres sujets !”

Plusieurs de mes clients me disent être submergés d’émotion quand ils vont dans une librairie, à la vue de tous les livres qu’ils ne pourront jamais lire

Ce besoin de profusion dans les activités, les intérêts, les projets, peut être difficile à suivre pour l’entourage personnel et professionnel. Il est néanmoins essentiel à l’équilibre des zèbres. 

“C’est mon oxygène”, me dit Andréa.

En cas de manque d’oxygène, je vois certains de mes clients dans une situation d’abattement. Cet abattement n’a pour cause que le besoin de faire des découvertes, d’appréhender la nouveauté, d’apprendre et de comprendre encore et toujours quelque chose d’autre.

Le danger du “trop”

La difficulté pour les zèbres consiste plutôt à poser les limites, et à se restreindre.

“Vous savez”, me dit Olivier, “parfois je me sens complètement submergé. J’ai tellement de projets que j’ai envie de mener. Et dans le même temps… je vois bien que parfois je ne peux pas tout mener de front.”

Cette profusion d’intérêts et de projets ne pose problème que quand elle excède les possibilités réelles et matérielles de l’individu : c’est une sensation de “trop”, de débordement, de submersion, d’étouffement. 

La plupart du temps, cela s’accompagne aussi d’un épuisement, voire d’un étiolement.

Les journées des zèbres ressemblent parfois à celles de Thursday Next (1), et cela peut s’avérer éreintant.

Il arrive que ce “trop” mène à tout laisser tomber d’un coup. “C’est comme si je jonglais avec ces assiettes qui tournent, vous savez, au bout d’une tige. Parfois, j’ai envie de toutes les lâcher.”

Certains zèbres remarquent aussi que cette dissipation de l’énergie peut s’avérer peu productive. 

Quand je demande à mes clients comment ils hiérarchisent leurs projets, comment ils les choisissent, la réponse est souvent hésitante.

“Ça m’intéresse”, disent-ils. Eh oui, bien entendu, mais ce n’est pas pour autant que tout est faisable. 

Je remarque souvent cette croyance presque candide chez mes clients zèbres : parce que j’ai de l’intérêt, de l’enthousiasme, alors je peux l’inclure dans mes activités. 

Il est non seulement difficile pour un zèbre d’arrêter d’en rajouter, mais il est aussi terriblement difficile de se déssaisir de projets ou de sujets que nous avons entamés.

Comme on a tout choisi et que tout nous intéresse… comment éliminer certains éléments ? Comment renoncer ?

Olivier me confie que lorsqu’il doit se désengager d’un projet c’est une vraie difficulté pour lui, presque comme une trahison.

La frustration du manque à être

“Nous nous sentons coupables de la vie non utilisée, non vécue en nous”

Cette phrase d’Otto Rank (disciple de Freud) montre bien, je pense, la culpabilité de notre manque à être. C’est cette culpabilité qu’on retrouve dans les “j’aurais dû”, je devrais, j’aurais pu…”

La crainte existentielle de la plupart des zèbres est de ne pas pouvoir accomplir tout ce qu’ils ont envie d’accomplir. (Je vous renvoie au livre de Carlos Tinoco pour approfondir cette angoisse de la finitude (2))

C’est une inquiétude du “vide de”. 

“Je panique de passer à côté de ma vie. Je veux utiliser 100% de ma vie !” m’a dit un jour Andréa. 

Mais malgré le feu interne qui pousse à entreprendre, à réaliser quelques unes au moins de ces centaines d’idées qui se présentent à nous, on se heurte au principe de réalité : “tout” n’est pas possible. 

Et c’est un un deuil, à chaque fois, de s’en rendre compte.

C’est donc cette dialectique, ce paradoxe permanent qu’il faut arriver à gérer. 

Supporter que le temps passe et accepter une part d’impossible

“Je crois qu’il faut que j’arrive à supporter que le temps passe trop vite”. J’ai beaucoup aimé la façon dont ma cliente avait dit cette phrase. Elle se heurtait à la simple constatation que le temps dont elle disposait était déjà rempli et qu’il n’existait tout simplement pas de place pour autre chose, à moins de cesser de dormir ou de manger. 

“Le Temps, cette étendue plate comme les champs à midi, soudain se creuse, se change en gouffre. Le Temps s’écoule comme un lourd liquide s’égoutte hors d’un verre, laissant un dépôt.” (3), écrivait Virginia Woolf.

Il faut faire face au fait que le passage du temps est une des données que nous ne pouvons pas contourner.

Il s’agit là d’accepter une part d’impossible. 

C’est une étape difficile, parfois douloureuse, que d’accepter cette part d’impossible, de toucher du doigt la limite, la finitude, le fait qu’on ne verra pas le monde entier, qu’on ne lira pas tous les livres, qu’une partie importante du monde nous restera inconnu, qu’on ne pourra pas accomplir toutes nos idées. 

Accepter l’immodération qui va avec le génie 

Néanmoins, cette faim de découverte et la profusion d’intérêts d’un zèbre sont indissociables de ce qui fait sa particularité.

Tout ce foisonnement appartient à notre créativité. Il fait partie de cet « exhausteur de vie » (4).

Ce foisonnement est immodéré, dans son effervescence, dans son émotion, dans sa quantité. On est, comme le disait Van Gogh à son frère Théo, “tordu par l’enthousiasme” (5)

Il y a un texte de Zayat Rana que j’aime beaucoup, et qui associe l’immodération au génie. (6) 

“Genius isn’t sprinkled into us in moderation at birth, where if you have it, it’s always a part of you, shining through in all that you do. (…) The best we can do is tilt our experience towards the direction of the immoderation rather than getting stuck (…).

Et j’aime l’idée que notre effervescence, notre foisonnement n’est pas une lubie ou un vain éparpillement, mais une manifestation du “génie”, au sens de l’imagination créatrice. 

  1. Thursday Next, héroïne des romans de Jasper Fforde. Voir notamment L’Affaire Jane Eyre, Fleuve noir, 2004
  2. Carlos Tinoco, Les surdoués et les autres – Penser l’écart.JC Lattès 2018
  3. Virginia Woolf Les vagues (1931)
  4. Cécile Bost, S’intégrer et s épanouir dans le monde du travail, Vuibert 2016
  5. Van Gogh, lettres à son frère, Théo, février 1889
  6. https://designluck.com/expressing-yourself/

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