Les inventeurs et visionnaires sont encensés, mais on rejette les audacieux du quotidien, les inventeurs ordinaires … comment dépasser ce paradoxe ?

Ah non ! on a toujours fait comme ça. On doit respecter ce qui a été prévu au plan ! » Cette réflexion d’un directeur de département m’avait frappée. Il avait reçu une proposition d’un de mes collègues, qui était résolument inventive, et très en dehors des normes de l’entreprise. J’ai toujours retenu cette expression comme le parangon de l’immobilisme et de la certitude de faire toujours plus de la même chose.  Ce directeur aurait pu ajouter d’ailleurs : “et certainement pas avec un hurluberlu de son espèce ! “, mais il n’avait pas besoin de faire ce commentaire, on pouvait aisément le lire sur son visage…

Comment se fait-il que la divergence cause tellement de problèmes ?

Des inventeurs extraordinaires (Steve Jobs, etc), sont encensés, et pourtant… dans les carrières ordinaires, ceux qui pensent de façon divergente sont souvent exclus, marginalisés.

Comment dépasser un tel paradoxe ?

1 – Comprendre ce qu’est la pensée en arborescence / divergente 

La pensée en arborescence est une façon de décrire un processus de pensée, une organisation hiérarchique des informations, dont la représentation rappelle un arbre et ses branches. Chez les zèbres, c’est un “réseau associatif de pensées qui se déploie à grande vitesse” (1) Chaque idée en génère une autre, surtout quand l’esprit procède par image !

Cette pensée en arborescence s’oppose à la pensée linéaire. Celle ci est séquentielle, s’articule autour d’enchaînements logiques, et présente des résultats justifiables. Dans cette pensée, le cerveau bloque toutes les idées, les hypothèses, qui viendraient perturber le fonctionnement rationnel et rassurant de ce cheminement de pensée (1). 

NB : Pensée en arborescence ou divergente, finalement ?

On s’accorde à dire maintenant que la pensée “en arborescence” n’existerait pas en soi. On parle plutôt de pensée divergente, plus précis en termes neurologiques. C’est dommage, j’aimais bien l’image spontanée que créait le mot d’arborescence, pour ma part ! (2)

2 – Appréhender le paradoxe

Alexandre était à la fois remonté et déçu quand il m’a raconté comment il avait été embauché dans sa structure. “On m’a demandé de venir pour changer les choses, avoir un oeil neuf et trouver de nouvelles façons de faire. Et quand j’arrive avec mes questions, mes propositions, mes perceptions… je dérange. C’est toujours “trop extravagant” ou “impossible à réaliser”

Quand on met en place un processus de pensée divergente dans une entreprise, (on pense aux techniques de pensée latérale de Edward De Bono, la technique Scamper, ou la synectique de William JJ Gordon) : que cherche-t-on à obtenir ? Des idées créatives, une façon d’envisager des solutions nombreuses, et inattendues, une fluidité dans la production d’idées, la variété et l’originalité.  Dans les méthodes de créativité, on cherche à s’extirper de la réflexion logique et linéaire, et à se déplacer latéralement pour modifier son point de vue.  

Ne trouvez vous pas cocasse de se demander comment générer des solutions multiples et ingénieuses à un problème, et d’ignorer dans le même temps ceux qui en produisent naturellement ??

Chez les zèbres, les réseaux mentaux d’association sont des réseaux sémantiques « plats » : beaucoup plus connectés et souples, ils mettent en relation deux choses qui n’ont aucun sens, mais qui progressivement, en s’aidant d’autres réseaux, parviennent à générer une idée ingénieuse et innovante. On les oppose aux réseaux sémantiques « abrupts », c’est à dire une pensée logique et linéaire. (3) 

Les zèbres sont spontanément “out of the box”: résultat, c’est un foisonnement continu d’idées et de connections en tous sens. “Je traite une information, mais au lieu de procéder en ligne logique, mon cerveau divise chaque élément en possibilités, et donc je me retrouve avec des centaines de possibilités différentes dans mon cerveau. C’est fatiguant, mais ce qui est bien c’est que j’ai plein de nouvelles idées grâce à ça. Et je peux faire des liens entre les idées qui germent.”

Et c’est exactement ça, la créativité. C’est de savoir faire des ponts, des liens, entre des idées qui apparemment n’ont pas de rapport, et créer, grâce à ça, de nouvelles idées, de nouvelles possibilités.

Et justement, la créativité est une compétence des précurseurs, qui est alimentée par l’arborescence intarissable de leur pensée.  

3 – Comprendre les inconvénients de cette pensée

Alors pourquoi une personne comme ça est-elle tellement compliquée à “gérer” en entreprise, pourquoi est-ce qu’on me dit qu’elles sont “difficiles à vivre” ? Parce qu’il y a aussi un revers de la médaille bien sûr… et que c’est inconfortable. Je vous propose d’investiguer ces difficultés et quelques propositions de travail dans le paragraphe suivant.

Comme le fonctionnement en arborescence est un tourbillon incessant de pensées presque simultanées, il y a quelques fois des hoquets dans la communication à l’autre. Par exemple, une de mes clientes m’explique qu’elle s’interrompt souvent en plein milieu de sa phrase, et reste silencieuse : ce n’est que quelques secondes plus tard qu’elle se rend compte qu’elle s’est interrompue, qu’elle peut revenir sur son fil de pensée, et reprendre ce qu’elle disait – entre temps, son esprit l’a emmenée ailleurs, sur d’autres pistes parallèles de réflexion. Ou cela peut être l’inverse, une parole qui ne se tarit que rarement, foisonnante, difficile à suivre. Vous vous souvenez sûrement de l’âne de Shrek : ça peut ressembler un peu à ça. (Pour plus d’informations sur le foisonnement, vous pouvez lire un de mes précédents articles ici)

Les zèbres perdent facilement leurs interlocuteurs en cours de route, car ils sautent des cases dans ce cheminement de pensée : “pour moi c’est évident que c’est lié mais pour eux pas du tout !” 

Souvent mes clients ponctuent leur discours d’un timide “je ne sais pas si je suis clair” ou d’un anxieux “est-ce que vous me suivez ?”

La pensée en arborescence donne aussi l’impression de réfléchir sans réfléchir. C’est le fameux eureka que cite Béatrice Millêtre. (4) Par exemple, j’ai une présentation à faire en comité de direction : j’ouvre un dossier mental, je le laisse tourner tout seul, pendant que mon cerveau fait autre chose. Je me lève, je vais vérifier une information, ou je fais ma liste de courses, ou je vais faire un tour. Au bout de quelques minutes / heures / jours, selon la tâche entreprise, je me mets à écrire cette présentation, d’un seul coup. Et elle est terminée rapidement. Si on prend une analogie numérique, c’est comme si j’ouvrais plusieurs dossiers à la fois, et certains tournent tout seuls en tâche de fond.

La conséquence  de ce fonctionnement c’est qu’on dit souvent de la personne qu’il “ baille aux corneilles”, qu’il “procrastine”, qu’il est “fainéant”. Non, il n’est pas fainéant, il laisse se faire le travail, tout simplement. Carlos Tinoco cite très justement le dernier mathématicien français, ayant obtenu la médaille Fields (Artur Avila) qui “passe apparemment une bonne partie de son temps sur un banc au jardin du Luxembourg à laisser les calculs se faire dans sa tête pendant qu’il regarde le ciel. (5) 

Une autre difficulté d’un zèbre, c’est qu’il n’a pas accès aux procédures. Il ne peut pas expliquer pourquoi il pense que telle ou telle méthode va mieux fonctionner, ou pourquoi il a décidé que ce client était un potentiel fort. L’intuition est comme un tunnel, on sait d’où on part, on sait où en ressort, mais le chemin parcouru reste mystérieux. Et allez donc convaincre quelqu’un quand vous-mêmes êtes bien en peine de mettre des mots sur votre idée…

Enfin, si le processus de pensée dérange, le résultat de la pensée dérange aussi : la pensée divergente permet par essence de remettre en question la façon d’envisager ou de résoudre un problème.  Quand les concepts dominants, les idéologies sont remises en cause, “ça fait tousser” comme me le disait un de mes clients. Les zèbres ont parfois une tendance anticonformiste, et leur curiosité les pousse à envisager et proposer des solutions qui contrarient ce qui semble immuable ! (Pour plus d’informations sur ce sujet, vous pouvez lire mon article sur ce sujet ici)

Si vous aussi vous avez proposé des idées qui ne sont adoptées que des années plus tard (entre temps tout le monde ayant bien sûr oublié que cette idée était la vôtre..), si vous aussi vous avez des intuitions fortes et difficiles à expliquer, mais qui se révèlent souvent justes …. que pouvez-vous faire ?

4 Mettre en place quelques principes pour que ça marche 

Je vous propose quelques pistes : à vous de les choisir, de les combiner, et d’en inventer d’autres. Selon ce que vous constatez, venez témoigner ! je serai ravie de comprendre ce qui fonctionne pour vous, et ce qui fonctionne moins bien aussi ! Mes coordonnées sont en bas de cet article.

Dans tous les cas, en parler avec votre thérapeute / accompagnant est une option à privilégier.

A – Pour tirer le meilleur parti de votre mode de pensée, vous pouvez trouver de bons outils de catégorisation, de priorisation. Je ne saurais trop conseiller les cartes mentales. Elles vont comme un gant aux personnes qui pensent en arborescence et sont utilisables par tous, de la planification de ses tâches ménagères aux grands projets d’entreprise, et même aux enfants pour apprendre leurs leçons. Il existe bien sûr des logiciels pour en créer, mais les faire à la main avec des feutres de couleur m’a toujours semblé très apaisant et poétique. Jeanne Siaud Facchin propose d’écrire une idée par page, lorsque votre esprit vous emmène dans des réflexions arborescentes. J’aime aussi proposer des post-it, par exemple, ou des notes que l’on peut ensuite couper et re-monter comme un collage. Vous pouvez même profiter de ce moment pour être créatif aussi dans votre façon de prendre des notes ! Les notes en couleurs sont aussi très efficaces : chaque idée différente a une couleur nouvelle.  Les listes sont également aidantes : vous pouvez facilement catégoriser vos pensées avec des listes, surtout si elles vous emmènent dans des “je dois / je devrais”. Peut-être même des “j’aurais dû”. 

B – Certains ont de la difficulté à canaliser les pensées, comme si elles ne laissaient jamais de place au reste. Je vous conseille vivement les ouvrages sur la Pleine Conscience (6), pour laisser les pensées dans leur rôle de pensées, et apprendre à revenir avec douceur au moment présent. Je suis à votre disposition pour en parler avec vous si ces techniques vous intéressent.

C – Élucider votre mode de fonctionnement avec vos collègues est important. Parfois vus comme lunatiques, bizarres, “qui-ont-des-idées-mais-alors-vraiment-difficiles-à-suivre” les zèbres gagnent à expliciter leur fonctionnement de pensée. Je ne vous encourage pas à dévoiler votre douance, mais plutôt à énoncer comment votre esprit fonctionne. Là encore, n’hésitez pas à me contacter pour en parler.

D – Apprendre à proposer ses idées est salutaire. En entreprise, savoir donner une explication linéaire peut vous permettre de vraiment faire passer vos idées. Plusieurs possibilités existent, je vous en propose une aujourd’hui : d’abord, il faut formaliser clairement votre idée. Cela peut vous prendre quelques secondes, quelques jours. Puis, je vous propose la technique du storytelling et de la rationalisation a posteriori : essayer de construire un raisonnement logique qui permet à une histoire de se dégager, et vous préparer à la raconter. Il s’agit de faire passer une conjecture pour un théorème. Vous construisez a posteriori une démonstration, qui rationalise et justifie la décision ou l’idée, liée à votre intuition. Comme le dirait Daniel Kahneman, vous déguisez un système 1, en un système 2. (7)

E – Apprendre à communiquer souplement peut aussi vous soulager de bien des malentendus. Certes vous aviez vu l’iceberg venir, certes personne ne vous a entendu, et maintenant le bateau a une brèche. Mais le “je vous l’avais bien dit” ne vous aidera pas. Je vous propose de passer plutôt à un système où vous pourrez énoncer en amont “ je vois cette faille, souhaitez-vous entendre mon point de vue ? 

F – Enfin, dans la mesure du possible, créez votre ecosystème. La psychologue Nina Lieberman a montré dans ses recherches (8) que la pensée divergente va de pair avec la joie, l’optimisme et le bien-être intérieur. Plus vous cultivez de bonnes relations, un environnement qui vous convient, plus votre pensée est efficace dans son arborescence. 

Contact : Laurie-Anne Casabianca  06 62 22 18 05  lac@estellio.net

1 – Jeanne Siaud Facchin, Trop intelligent pour être heureux, Odile Jacob 2008

2 – https://revueduzebre.com/la-pensee-en-arborescence-est-un-mythe-et-une-deformation-de-la-pensee-divergente

3 – nos pensées.fr

4 – Béatrice Millêtre, Le livre des vrais surdoués, Payot Psy 2017

5 – Carlos Tinoco, Sandrine Gianola, Philippe Blasco, Les surdoués et les autres : penser l’écart, JC Lattès, 2018

6 – Jon Kabat Zinn, Où tu vas tu es, , J’ai lu, 2013

7 – Daniel Kahneman, Thinking fast and slow, Penguin 2012

8 – J. Nina Lieberman, Playfulness: Its Relationship to Imagination and Creativity, 2014

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